94 tonnes de PTC, le tout en électrique !

Si certains pensent encore que le terrain de jeu des camions électriques se limite aux centres urbains, l’essai du jour va sérieusement bousculer les idées reçues. 33,5 mètres de long, 94 tonnes sur la bascule et un Scania 45R pour tirer l’ensemble. Embarquez avec Fabien Calvet pour une prise en main XXL, en plein cœur du Värmland, en Suède.
Publié le 11 décembre 2025

Vous en avez désormais l’habitude : les camions électriques ne se cantonnent plus aux centres-villes. Avec TruckStop, on pousse les limites à chaque essai mais cette fois, on tape carrément dans les records européens. Voici donc un Scania 45R BEV, entièrement électrique, attelé à un convoi HCT (High Capacity Transport) dédié aux opérations du géant forestier Stora Enso. Deux semis, un tracteur 6×4, et un total de 94 tonnes de PTC. Un vrai road train… version scandinave.

Aux commandes : Mimmi Broström, 25 ans. Elle forme un duo 100 % féminin avec sa collègue Emmy Bergius au sein de Broström & Son Åkeri AB. Leur camion opère pour LBC Frakt i Värmland, une coopérative de 250 camions dont 10 % sont déjà électriques. Chez LBC, Anders Lööf le CEO a une vision très claire du transport du futur. Au départ passer des camions en mode électrique semblait être une chimère. Pourtant, avec ce groupement de transporteurs, il lui a été possible d’investir dans son propre réseau de charge électrique via sa filiale LB Laddbolaget. C’est justement ce qui a changé la donne car avec des implantations bien étudiées et l’aide de l’IA pour organiser ses tournées, il est maintenant facile de planifier les journées de ses camions de façons à ce que le transport routier en zéro émission soit une réalité viable.

TREE : un projet pilote qui peut tout changer

Concernant notre convoi hors normes, il s’inscrit dans le projet TREE, piloté par Skogforsk, l’institut suédois des sciences forestières. Le but ? Prouver que les convois lourds 100 % électriques peuvent transporter du bois à grande échelle, de manière rentable et durable. Si l’expérience convainc, elle pourrait transformer la logistique forestière en Scandinavie puis en Europe. En France, on en est loin, mais certaines coopératives forestières pourraient s’en inspirer car notre essai nous a prouvé que cela fonctionne.

Un camion similaire à ceux qui circulent en France en beaucoup plus gros

Techniquement, le Scania 45R de ce reportage reprend la configuration connue chez nous : il embarque 624 kWh de batteries et un moteur EM C3-6 délivrant 450 kW (612 ch) et 3 500 Nm de couple, avec une boîte à six rapports. De quoi tracter sans effort ses 63 tonnes de charge utile. La première sensation étrange c’est de se retrouver aux commandes d’un engin qui affiche un tel gabarit. Voir un 6×4 attelé à deux semis… ça calme. Pourtant, sur route, l’ensemble se montre d’une stabilité incroyable. L’essieu arrière directionnel de la première semi facilite les manœuvres, même si la longueur totale de 33,5 mètres exige une vigilance constante. Mimmi m’explique qu’il faut écarter un poil plus par rapport à un ensemble classique de 25,25 m car le rayon de braquage augmente d’environ un mètre.

Niveau autonomie, inutile de rêver : à 94 tonnes, on ne fera pas 600 km. Ici, les quelques 200 km annoncés suffisent largement pour les transferts intersites. Après chaque rotation entre les 2 usines, le camion doit obligatoirement passer par la case recharge. Cette dernière se fait via une borne de 375 kW ce qui donne une immobilisation d’un peu plus d’une heure. Cet ensemble tourne en double équipage pour une exploitation d’une vingtaine d’heures quotidienne. Le secret de la rentabilité de l’électrique est justement dans une exploitation maximum du véhicule. Ici le combo fonctionne à merveille, et contrairement aux ensembles diesel, le camion électrique demande moins d’immobilisations (pas d’intervalle de vidange, pas de changement de filtre à air, pas de problème d’AdBlue…), une approche différente du véhicule industriel.

Avec 94 tonnes, tu roules zen !

Au volant, attentif aux conseils de Mimmi, je roule tranquille et j’anticipe au maximum les reliefs du terrain afin d’optimiser la régénération d’énergie. Cette récupération d’énergie au freinage est un vrai point fort de l’ensemble. Avec une puissance pouvant monter jusqu’à 600 kW c’est loin d’être négligeable sur l’exploitation du camion. Disons que c’est même la clé de l’autonomie de ce camion car sans une conduite “prédictive“, le poids a vite raison des capacités des batteries. Dans les montées, même si nous n’évoluons pas dans les Alpes, le poids calme rapidement l’ascension de mon ensemble. Pourtant, je suis loin d’être ridicule et pour l’anecdote, je me suis même permis de poser un 770 diesel de la même marque qui faisait le même boulot que nous. Les capacités de ces camions électriques me surprennent à chaque fois. Fluidité, absence de rupture de charge lors des changements de rapports, voici le secret d’une évolution constante dans les côtes. En descente, même impression : je règle ma vitesse comme sur n’importe quel Scania, et l’ensemble gère seul. Le freinage régénératif est phénoménal et le PTC de l’ensemble n’y est pas pour rien. Le fait d’avoir un modèle 45 est également un plus car les capacités techniques de la chaine cinématique sont impressionnantes.

La puissance d’un V8, sans carburant

Pour le démarrage en côte, le camion engage naturellement le 1er rapport en raison du poids. En revanche, la 6e vitesse ne s’enclenche jamais. Cela pourrait s’expliquer par la limitation à 80 km/h de ces gros ensembles, mais j’ai des doutes : même lorsque le camion roule “seul”, sans vraiment forcer, c’est toujours le 5e rapport qui s’affiche au tableau de bord. Rappelez-vous les précédents essais, j’avais déjà noté ce phénomène. Dans un même temps, si je regarde l’évolution de l’offre Scania avec son nouveau combiné 400 kW, ce dernier est passé de 6 à 4 rapports alors peut-être une piste pour un prochain moteur 450 kW ? Quoi qu’il en soit, ce 45R surprend dans le bon sens et autre avantage lié au poids : sur le relief relativement plat du pays, le moindre faux plat permet de rouler des kilomètres en Eco-Roll. Le camion glisse, littéralement, et dans un silence qui peut vite déstabiliser tant il contraste avec le grondement d’un V8. Et pourtant, d’après Mimmi, en pleine charge et dans les côtes, ce 45R tire autant (voire plus) que son ancien V8. Il faut le vivre pour le croire, mais ce camion peut aujourd’hui se prendre pour le V8 de l’électrique ! Avec ses 3 500 Nm de couple et surtout aucune rupture de charge, ce Scania 45R me procure un plaisir fou dès que ça force. Jamais je n’aurais imaginé écrire ça un jour, mais dans ces applications exigeantes, l’électrique surprend et impressionne.

Si vous avez encore du mal à y croire, je vous invite à regarder notre vidéo de l’essai : vous verrez en direct les sensations que ce monstre procure.

La parité pas encore au rendez-vous, mais…

Grâce à sa configuration HCT, le convoi transporte 36 % de volume supplémentaire par rapport à un ensemble standard. Résultat : moins de trajets, moins d’émissions et une efficacité globale accrue. Cette expérience grandeur nature permet de mesurer concrètement les gains de CO₂ à exploitation équivalente. Et sur ce chapitre, la comparaison avec le diesel est sans appel : il n’y a plus débat. Reste un problème de taille qui aura du mal à faire mouche chez nous.

Selon Anders, le boss de LBC, en règle générale le TCO (coût total d’exploitation) d’un camion électrique reste encore environ 20 % supérieur à celui d’un diesel. Mais l’écart se réduit à mesure que les véhicules roulent surtout comme ici dans un cas d’utilisation bien spécifique. La clé c’est le développement des infrastructures et le coût de l’énergie. Chez LBC, la flotte électrique s’étoffe chaque année, avec des objectifs clairs et réalistes. Anders me rappelle toutefois que cette transition n’est possible que si le client accepte de payer le surcoût. Voilà un point important à noter et notez surtout que les mentalités scandinaves sont plus avancées que celle que l’on observe encore souvent chez les chargeurs français. Mais, dit-il, “les mentalités évoluent… chez nous aussi, cela a commencé comme ça, regardez où nous en sommes aujourd’hui.”

Les choses évoluent en effet rapidement, alors peut être que si l’infrastructure s’accélère dans l’hexagone, nous pourrions bien voir le nombre des immatriculations électriques franchir en 2026 la barre des 2% du marché !

Texte : Fabien Calvet Photos : Fred Boyadjian

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