Clément Belli : l’Amérique à travers son objectif.

Parti de Belfort, passé par treize années de transport en Suisse, Clément Belli s’est installé au Québec en 2019
Publié le 1 novembre 2026 par Alexis PERBET

Au volant de son Kenworth W900, il sillonne désormais l’Amérique du Nord, avec un appareil photo jamais bien loin. Sous la signature Clems Pictures, il rapporte des images qui donnent envie de prendre la route. Nous lui avons laissé les commandes de ce reportage côté photos.

Le Ken devant les reliefs de Monument Valley : Clément avait cette image en tête depuis un moment. Lors d’un premier passage avec sa fille, il avait repéré les lieux et imaginé comment placer son ensemble. Restait à revenir avec le camion, trouver le bon créneau et obtenir l’autorisation d’accéder au site. Quand une tournée lui en a donné l’occasion, il savait ce qu’il venait chercher.

Cette photo est aujourd’hui sa préférée. On comprend pourquoi. Le long capot du W900, les couleurs du paysage, le décor des westerns : tout ce qui l’attirait de l’autre côté de l’Atlantique tient dans le cadre. Sauf que Clément n’est pas venu pour quelques semaines de vacances. Il vit au Québec et traverse ces paysages en travaillant.

Nous avons d’abord échangé sur les réseaux sociaux, entre passionnés de camions et de photographie. Matériel, lumière, cadrage : les sujets ne manquaient pas. Un voyage en Amérique du Nord nous a ensuite permis de nous rencontrer et de prolonger les discussions. De là sont nées une vidéo TruckStop et l’envie de raconter son parcours dans ces pages.

Pour une fois, nous avons inversé les rôles : toutes les photos de cet article sont les siennes. Son travail méritait mieux que de rester un sujet de conversation.

Les premiers tours de roues en Suisse

Clément a 45 ans. Né à Belfort, il a passé trente-cinq ans dans le Territoire de Belfort, puis quelques années à Annecy, avant de s’installer à Lévis, sur la rive sud de Québec.

Son père conduisait dans les travaux publics. Enfant, il l’accompagnait sur les chantiers, dans les carrières et lors des déplacements de machines. Le camion s’apprend alors depuis le siège passager, avec ses bruits, ses odeurs et ses journées dont on ne connaît pas toujours précisément l’heure de fin.

Il passe ses permis C et EC en 2004 et commence à travailler l’année suivante. La frontière est proche, son père travaille déjà en Suisse : Clément y fait directement ses débuts.

Il commence en multibenne, transporte du sable et du gravier, puis rejoint la citerne. À partir de 2010, il livre du fioul et du diesel aux particuliers, aux agriculteurs et aux stations-service. Il passe ensuite en semi-remorque citerne pour approvisionner différents secteurs de Suisse romande.

Genève, Lausanne, le Valais : au bout de treize ans, il connaît son terrain. Le métier lui plaît toujours, mais il a envie de voir ailleurs. Le Canada occupe déjà une place dans ses projets depuis l’adolescence. Une séparation personnelle finit de le décider à tenter l’aventure.

Bienvenue au Québec… sous la neige

Les forêts, les grands espaces, l’hiver et la culture nord-américaine l’attirent depuis longtemps. Le Québec présente aussi un avantage pratique : on peut y commencer une nouvelle vie en français sans attendre de maîtriser parfaitement l’anglais.

Avant de tout quitter, Clément fait le déplacement. Il veut voir la région et rencontrer un employeur. Il n’en contacte qu’un : Transport Jacques Auger, dont il suit les camions depuis plusieurs années sur les réseaux sociaux.

Le rendez-vous se passe bien. Les démarches d’immigration sont lancées et, le 14 février 2019, il arrive au Québec en pleine tempête de neige. Pour découvrir l’hiver canadien, difficile de faire plus direct.

L’entreprise lui prête un véhicule le temps de s’installer. Il règle ses démarches administratives et commence sa formation. Son expérience de la citerne constitue une bonne base, mais il faut apprendre les équipements locaux, les procédures de livraison et le fonctionnement des raffineries.

Accompagné d’un maître chauffeur, il reprend donc les opérations sur le terrain. Son premier camion est un Mack. Il passe rapidement sur un Freightliner Cascadia neuf, avec lit, table, petits fauteuils et grand réfrigérateur. La cabine annonce déjà une autre façon de vivre le métier.

De la Côte-Nord jusqu’au Texas

Pendant ses deux ans et demi chez Jacques Auger, Clément élargit sérieusement son rayon d’action. Carburants, produits chimiques, dioxyde de carbone : les chargements varient, tout comme les destinations.

Il parcourt le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard. Sur la Côte-Nord, les successions de montées et de descentes demandent de garder la tête froide avec des ensembles pouvant atteindre 57 tonnes. Les distances et les reliefs imposent rapidement leurs habitudes.

Aux États-Unis, il découvre notamment le Maine, le Vermont, le Massachusetts, le Michigan, l’Ohio, l’État de New York et le New Jersey. Puis vient une première grande descente vers le Texas : départ de Québec à vide pour aller charger de l’huile moteur, avant de remonter vers Montréal. Le genre de tournée qui donne une idée très concrète de la taille du continent.

D’autres missions l’emmènent vers les mines du nord-ouest québécois. Sur certaines pistes, il faut avaler plusieurs centaines de kilomètres sans réseau téléphonique et avec peu d’infrastructures. L’hiver, les nuits dans le camion peuvent se passer par −30 °C, voire moins.

L’Amérique dont il rêvait comprend aussi cela : de l’isolement, du froid et des trajets qui réclament de la préparation. Le décor est superbe, mais il ne dispense jamais de faire attention.

W900 : il a trouvé sa place

Mercedes, MAN, Renault, Scania, Iveco : Clément a conduit une bonne partie des marques européennes avant de découvrir Mack, Freightliner et Kenworth au Canada. C’est chez ce dernier qu’il trouve le camion qu’il préfère.

Après un premier W900 Mid-Roof, il passe au Studio Sleeper. Deux couchettes, de nombreux rangements et une grande cabine : pour quelqu’un qui s’absente parfois plus de deux semaines, l’espace compte.

Son camion actuel date de mars 2022. Sous le capot, le Cummins X15 de 15 litres développe 500 chevaux, associés à une boîte manuelle à 18 rapports. Clément le récupère en octobre de la même année, avec environ 120 000 kilomètres. Il n’a alors que six mois.

Aujourd’hui, le compteur a dépassé le million. Le moteur, la boîte et l’embrayage sont toujours d’origine.

Le Kenworth appartient à son employeur, mais il lui est attitré depuis plusieurs années. Clément y a apporté quelques touches personnelles : des lumières, quelques aménagements intérieurs et un plancher en bois, plus facile à nettoyer. Il n’a pas cherché à multiplier les accessoires.

Ce qui lui importe, c’est de garder le camion propre et soigné malgré le travail. Au Canada, cela demande de la constance. Plusieurs mois de sel, de sable et de mauvais temps attaquent les jantes, les chromes et les dessous. Préserver un W900 qui roule autant demande davantage qu’un coup de chiffon avant la photo.

La cuisine est à bord

Sur les longues tournées, Clément utilise surtout la couchette du bas. Le grand réfrigérateur lui permet d’emporter de quoi tenir plusieurs jours, tandis qu’un convertisseur alimente l’ordinateur, la télévision et les autres équipements.

Pas de micro-ondes : il cuisine presque tous les jours dans sa cabine. Une habitude qui prend tout son intérêt lorsqu’on passe des week-ends complets loin du terminal et qu’on ne souhaite pas dépendre de la restauration à chaque arrêt.

Il travaille aujourd’hui principalement en plateau, avec des remorques en aluminium de 48 ou 53 pieds. Bois, structures métalliques, motoneiges fabriquées au Canada et destinées aux États-Unis : les chargements l’emmènent régulièrement de l’autre côté de la frontière.

Une tournée vers la Californie ou l’Oregon représente entre 11 000 et 12 000 kilomètres aller-retour. Une semaine classique se situe autour de 4 500 kilomètres ; certaines dépassent les 5 500. Les voyages peuvent durer seize ou dix-sept jours, avec plusieurs passages de frontière.

À cette échelle, la cabine devient un lieu de vie dont on connaît le moindre rangement. Et le confort du Studio Sleeper trouve une utilité bien réelle.

Cap à l’ouest

Quand on lui parle de ses destinations préférées, Clément regarde vers l’Ouest américain. Utah, Idaho, Montana, Wyoming, Oregon, Washington, Californie, Nevada, Arizona : il y retrouve les espaces qu’il voulait découvrir en quittant l’Europe.

Il apprécie les paysages, bien sûr, mais aussi la possibilité de s’arrêter plus facilement et d’en profiter. Toutes les tournées ne laissent pas le temps de jouer les touristes. Quand l’occasion se présente, il sait toutefois la saisir.

Un jour, par −5 ou −6 °C, il aperçoit de la vapeur près de la route. Il découvre des bains naturels alimentés par une source chaude, accessibles depuis une rivière. Il s’arrête et passe près d’une heure dans l’eau, au milieu du paysage.

L’arrêt ne figurait sur aucun programme. Il reste pourtant parmi ses bons souvenirs de route. Après des journées à suivre les horaires et à préparer les prochaines étapes, pouvoir s’accorder une pause de ce genre compte aussi dans le plaisir des grands voyages.

Monument Valley, enfin dans le cadre

Pour sa photo de Monument Valley, en revanche, Clément avait préparé son coup. Son premier passage avec sa fille lui avait permis de regarder les lieux sans avoir un ensemble à manœuvrer et une livraison à assurer.

Lorsqu’il peut revenir avec le Kenworth, il ne s’agit pas simplement de trouver un accotement. L’accès aux pistes du site est réglementé. Il demande donc l’autorisation d’y entrer avec son ensemble, puis peut positionner le W900 dans le décor qu’il avait choisi.

Le résultat réunit ses deux passions, avec une satisfaction supplémentaire : avoir réalisé l’image imaginée lors du repérage.

C’est une part moins visible de son travail. Une photo de camion dans un beau paysage semble parfois tenir à la chance. Il faut pourtant avoir remarqué l’endroit, savoir comment y accéder et pouvoir y revenir au bon moment. Sans oublier de placer plusieurs dizaines de tonnes là où l’on souhaite les voir dans le viseur.

D’abord livrer, ensuite photographier

Clément n’a pas attendu le Canada pour sortir l’appareil. En Suisse, il photographiait déjà son camion devant une station-service, sur un lieu de livraison ou lorsqu’un paysage lui plaisait.

Avec le temps, il a appris à choisir son angle et à faire davantage attention au décor. L’arrivée en Amérique du Nord lui a donné de nouvelles possibilités, avec des véhicules récents, des environnements variés et certaines mises en scène réalisées avec l’accord de ses employeurs. Clems Pictures a progressivement pris forme.

Le déclic peut venir d’une lumière, d’un camion ou d’une route. Mais une belle image aperçue depuis le siège ne justifie pas un arrêt improvisé. Il faut pouvoir stationner en sécurité et tenir compte des horaires comme des livraisons.

Alors il repère et garde l’idée en tête. Il lui arrive d’attendre une autre tournée dans la même région pour faire une photo. Parfois, la lumière ou les conditions ne sont plus les mêmes. Cela fait partie du jeu.

Pendant ses journées de repos, il photographie aussi les camions croisés dans les truck stops, sort le drone ou loue une voiture. Ce dernier choix permet d’explorer des endroits où il ne pourrait pas emmener son ensemble. La route fournit les occasions ; à lui de trouver le temps de les exploiter.

Un autre regard sur le métier

Ce travail nous intéresse aussi pour ce qu’il montre du transport. Clément a déjà reçu des témoignages de personnes qui, grâce à ses images, regardent autrement les camions.

Un cadrage soigné permet de remarquer une ligne de cabine, le travail d’entretien ou la place d’un ensemble dans un paysage. Le véhicule que certains ne voient que comme un obstacle sur leur trajet devient un sujet auquel ils prêtent attention.

C’est un point sur lequel nous nous retrouvons. À TruckStop, nous aimons montrer les machines, mais aussi connaître ceux qui les conduisent et comprendre leur quotidien. Les photos de Clément donnent envie d’en savoir davantage sur ce qui se passe entre deux prises de vue : le chargement, les kilomètres, les arrêts et les contraintes du voyage.

Son goût pour le matériel américain n’a d’ailleurs pas effacé son intérêt pour les camions européens. Un beau DAF, un MAN ou un Scania attire toujours son regard. Il apprécie les deux cultures et n’éprouve aucun besoin de les départager.

Pour son propre volant, en revanche, son choix est fait. Il a eu l’occasion de passer sur un camion plus récent d’une autre marque et a préféré conserver son W900. S’il pouvait en posséder un demain, il choisirait un W900 neuf.

Encore des kilomètres et des images

Clément fréquente occasionnellement les truck shows, généralement avec son appareil plutôt qu’avec son camion. Il veut continuer à développer Clems Pictures autour du transport et envisage aussi d’explorer d’autres sujets, notamment l’agriculture.

Notre rencontre lui a également donné envie de réfléchir à la vidéo. Raconter une tournée, montrer les paysages traversés et expliquer la vie à bord pourraient trouver leur place dans des vlogs. L’idée lui plaît ; il reste à dégager du temps et à trouver une formule qui fonctionne avec son activité.

Pour le Kenworth, pas de gros chantier prévu. L’objectif est de continuer à l’entretenir et à le préserver malgré les kilomètres. Côté personnel, Clément souhaite rester au Canada et obtenir, à terme, la citoyenneté canadienne.

Il a quitté un secteur de Suisse romande qu’il connaissait par cœur pour des tournées qui peuvent l’emmener jusqu’au Pacifique. Son appareil en rapporte déjà de beaux morceaux. Et lorsqu’une prochaine livraison le ramènera devant un décor repéré des mois plus tôt, il saura sans doute exactement où placer le W900.

Texte : AP Trade Vision Photographies : Clément Belli — Clems Pictures

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