Sauvetage d’une légende

Récupéré en juin 2021 par un transporteur de l’Allier et son père, il a pourtant retrouvé tout son éclat grâce à une restauration d’environ un an menée avec Faurie Renault Trucks Moulins. Derrière sa peinture et sa publicité historique des Transports Nicolas se cache désormais bien plus qu’un camion ancien : un morceau du patrimoine routier local.
Tout commence lors d’une fête de village, avec une rencontre entre deux hommes et une question toute simple : qu’est devenu le Renault R420 qui circulait autrefois dans le département ?
À ce moment-là, personne n’imagine encore que la réponse conduira à la sauvegarde complète d’un camion âgé de plus de trente ans. Un véhicule marqué par le travail avec de la corrosion due à plusieurs années passées à l’arrêt. Pourtant, ce R420 possède quelque chose de plus précieux qu’un état irréprochable : une véritable histoire.
Pour Clément MICHARD, cette restauration ne consiste pas seulement à remettre en état un ancien Renault. Elle permet de préserver un souvenir d’enfance, de rendre hommage au transport local et de transmettre une partie du savoir-faire routier français.
Le transport comme une histoire de famille

Avant de raconter celle du R420, il faut revenir sur le parcours de son nouveau propriétaire. Après un BEP puis un baccalauréat professionnel dans le transport, il commence sa carrière comme conducteur salarié. Il roule pendant deux années pour un transporteur avant de franchir une nouvelle étape en 2009 en se mettant à son compte avec son père.
La présence de ce dernier est essentielle dans toute l’histoire. Le camion restauré n’est pas un véhicule découvert par hasard sur une annonce. C’est un ensemble qu’ils connaissaient déjà et qu’ils avaient vu circuler dans l’Allier. « Quand j’étais gamin et que je partais avec mon père, je voyais déjà ce camion. Pour moi, il représente une partie du transport local que nous avons réussi à sauvegarder. » Le lien avec le R420 se renoue plusieurs années plus tard lorsqu’une connaissance du père de Clément est rencontrée au cours d’une fête de village. La conversation se tourne vers le camion et vers ce qu’il est devenu.
Le véhicule devait initialement quitter la région. Son propriétaire choisit finalement de privilégier une transmission locale afin qu’il reste dans l’Allier. Pour la famille, l’occasion est trop belle. Le R420 pourra poursuivre son histoire là où il a effectué une grande partie de sa carrière.
Un Renault R420 V8 de 1989
Le camion est un Renault R420 V8 mis en circulation en 1989. Son parcours exact reste difficile à reconstituer dans les moindres détails, mais les souvenirs recueillis permettent d’en retracer les grandes lignes.
Il aurait d’abord travaillé en benne dans le département avant d’être repris par un transporteur surnommé « Balou ». Le Renault est alors utilisé pour les céréales, mais surtout dans le secteur du bois. Il effectue du débardage et travaille régulièrement comme grumier.
Cette activité particulièrement exigeante va laisser des traces. Le côté droit de la cabine reçoit notamment une bille de bois, provoquant d’importants dégâts sur la partie passager et l’arrière de la cabine. À l’époque de sa commercialisation, le R420 fait partie des camions qui marquent les esprits. Sa puissance, son moteur V8 et sa relative rareté dans les flottes françaises lui confèrent déjà une image particulière. « À son époque, c’était un peu l’équivalent d’un Scania 730 ou 770 V8 aujourd’hui. C’était vraiment un beau véhicule et il était assez rare d’en voir dans les entreprises. »
Cette aura explique les réactions qu’il provoque encore aujourd’hui. Lors des rassemblements, de nombreux visiteurs racontent avoir commencé leur carrière au volant de ce modèle ou l’avoir admiré durant leur jeunesse.
Retrouvé au fond d’un champ

Lorsque le Renault est récupéré en juin 2021, il ne ressemble plus vraiment au prestigieux vaisseau amiral de la fin des années 1980. Le camion est immobilisé dans un champ depuis environ deux ou trois ans. Sa carrosserie porte les stigmates d’une vie de travail et la cabine côté passager est très lourdement endommagée. À l’intérieur, le constat n’est guère plus réjouissant : de la paille s’est accumulée et des animaux ont occupé les lieux. Les sièges, les tissus et les différents capitonnages sont profondément dégradés. Pourtant, sous cette apparence fatiguée, le R420 n’a pas totalement renoncé. « Nous avons installé deux batteries neuves, ajouté du gazole et il a démarré pratiquement au quart de tour. »
Le réveil du V8 confirme que le camion mérite une seconde chance. Au départ, la famille est déjà heureuse d’avoir pu le récupérer et le sortir du champ. La restauration est envisagée, mais personne ne pense encore qu’elle ne commencera aussi vite ni qu’elle prendra une telle ampleur. L’objectif est néanmoins posé dès le début : conserver le camion dans l’Allier, respecter son histoire et faire plaisir à l’ancien propriétaire comme à tous ceux qui l’ont connu.
Un simple devis qui lance toute la restauration
Le Renault est confié à Faurie Renault Trucks Moulins, à Avermes. Ce choix repose sur une relation de confiance déjà installée. L’équipe a précédemment réalisé plusieurs pièces de carrosserie pour d’autres camions de la famille et Rémy, le peintre, est un ami du père de Clément.
Au départ, la visite doit surtout permettre d’établir un devis et de mesurer l’ampleur du chantier. Mais pour évaluer précisément l’état du châssis, de la cabine et des différentes pièces, un démontage devient indispensable. Le propriétaire, qui passe régulièrement devant le garage pendant ses tournées, remarque un jour que le R420 n’est plus stationné à l’extérieur. « Je me suis demandé où il était passé. En réalité, ils avaient commencé à le démonter pour pouvoir examiner le châssis et établir le devis. Lorsque je suis arrivé, le projet était déjà vraiment lancé ! »
L’équipe de Faurie Trucks adhère pleinement au projet. Restaurer un R420 de 1989 représente une occasion rare de sortir du travail quotidien et de renouer avec des méthodes de carrosserie devenues beaucoup moins courantes. Ce qui devait être une première expertise se transforme ainsi en une restauration intégrale.
Reconstruire une cabine devenue introuvable

La partie la plus complexe concerne la cabine. Le choc provoqué par la bille de bois a profondément déformé le côté droit, tandis que l’arrière de la cabine est lui aussi très endommagé. Sur un véhicule plus récent, la solution aurait probablement consisté à remplacer les éléments concernés, voire la cabine complète. Mais pour ce Renault, aucune cabine de remplacement en état satisfaisant n’est disponible. Il faut donc sauver celle d’origine.
Les carrossiers reconstruisent la partie passager et l’arrière de la cabine. Le chantier révèle également d’importants dégâts liés à la corrosion. Les passages de roues ainsi que le plancher situé sous les pieds des occupants sont complètement attaqués. Chaque zone doit être découpée, reprise ou reformée avant de pouvoir retrouver sa solidité et ses lignes initiales. Parmi les personnes mobilisées figure Tiago, alors stagiaire au sein de l’atelier. Il consacre de nombreuses heures au camion et découvre une façon différente d’exercer son métier, avec d’autres matières, d’autres techniques et la nécessité de recréer ce qu’il n’est plus possible de commander. « La cabine était vraiment mangée. Comme nous n’en avions pas trouvé une autre, ils ont tout refait. Pour moi, cela a été la partie la plus difficile de la restauration. »
La chasse aux pièces d’origine

La reconstruction de la cabine n’est qu’une partie du défi. Il faut également retrouver les teintes d’époque, identifier les pièces manquantes et déterminer lesquelles peuvent encore être sauvées. La restauration d’un Renault R420 se révèle particulièrement compliquée. Certaines références restent plus accessibles sur les Renault Major plus récents, mais les composants spécifiques à cette première génération sont devenus extrêmement rares.
Une grande partie des véhicules de ce type a quitté la France à la fin de son exploitation pour poursuivre une seconde carrière, notamment en Afrique. Les stocks de pièces se sont progressivement vidés et les camions susceptibles de servir de donneurs ont presque tous disparu. Impossible, dans ces conditions, de remplacer systématiquement chaque élément abîmé. Certaines pièces doivent être chauffées, redressées, réparées puis repeintes. D’autres sont adaptées ou reconstruites en s’appuyant sur ce qui subsiste. Le mécanicien de l’entreprise joue ici un rôle essentiel. « Plus c’est compliqué, plus cela lui plaît. Il a réussi à récupérer beaucoup de pièces que l’on ne pouvait plus acheter. Nous avons essayé de sauvegarder tout ce qui pouvait l’être. »
Cette difficulté donne une valeur supplémentaire au résultat. Le camion ne se contente pas d’assembler des éléments neufs autour d’une ancienne carte grise. Il conserve réellement une grande partie de sa matière et de son histoire.
Près de 600 heures de travail
La restauration s’étend sur environ une année. Il reste difficile d’établir un décompte parfaitement précis, mais le propriétaire évoque de mémoire près de 600 heures de travail cumulées. Carrosserie, préparation, peinture, mécanique, recherche et récupération des pièces : le chantier mobilise de nombreuses compétences.
La peinture du châssis permet de redonner une base propre à l’ensemble. La cabine retrouve ensuite ses lignes, ses teintes et une présentation qui semblait encore inimaginable quelques mois auparavant, lorsque le camion attendait dans son champ.
Pour autant, le propriétaire ne cherche pas à présenter le R420 comme un véhicule entièrement neuf. « Il a travaillé, il a souffert et il possède un véritable vécu. Certaines pièces étaient introuvables et il a fallu les sauver comme on pouvait. Peut-être qu’un carrossier verra des défauts que je ne remarque pas, mais, à mes yeux, il est magnifique. » Cette sincérité fait partie du charme du projet. Les quelques imperfections ne sont pas cachées comme des fautes. Elles témoignent des limites rencontrées et du travail nécessaire pour préserver un camion que beaucoup auraient probablement abandonné.
Un intérieur revenu de très loin

L’habitacle demande lui aussi une reconstruction complète. Après plusieurs années d’immobilisation, il est envahi par la paille et a servi d’abri à des animaux. Les tissus sont détruits, les sièges très dégradés et le capitonnage ne peut pas être conservé en l’état. La restauration est confiée à Robin, qui avait déjà réalisé l’intérieur du Scania 143 appartenant à la famille.
Les sièges, les panneaux capitonnés et la couchette sont entièrement repris. L’une des principales difficultés consiste à retrouver des matériaux capables de respecter l’ambiance de la fin des années 1980. Le fameux bleu tirant sur le turquoise et les textiles utilisés à l’époque ne se trouvent plus dans les catalogues traditionnels. Il faut donc rechercher, comparer et composer avec les rares éléments encore disponibles pour restituer l’esprit d’origine sans transformer l’habitacle en interprétation moderne. « Lorsque l’on voit d’où partait l’intérieur et le peu de pièces que nous avions, Robin a réalisé un travail incroyable. C’est quelqu’un de réellement passionné par son métier. Je ne peux que lui tirer mon chapeau. » Le résultat permet au R420 de retrouver une cabine cohérente avec son époque, jusque dans ses couleurs et son atmosphère si particulière.
Les couleurs des Transports Nicolas

Une restauration de cette ampleur ne pouvait pas s’arrêter à une simple peinture de cabine. Il fallait également choisir l’identité que porterait le Renault pour sa nouvelle vie. Le choix se porte sur la publicité des Transports Nicolas, autrefois installés à Brioude. Cette décoration n’est pas seulement esthétique. Elle constitue un hommage à une entreprise qui a profondément marqué le transport dans la région et bien au-delà.
Les Transports Nicolas ont exploité une flotte importante et parcouru l’ensemble du continent européen. Leurs camions travaillaient notamment pour Michelin, rejoignaient régulièrement les pays nordiques et étaient également présents au Portugal. « Dans notre région, c’était une véritable institution. Ils roulaient partout en Europe. »
Derrière le nom de l’entreprise se trouve aussi Michel Nicolas, un homme qui occupe une place particulière dans le parcours du propriétaire du R420. « Michel est une bible du transport pour moi. Il m’a appris à ne pas seulement regarder aujourd’hui, mais à penser à demain. Il me conseille dans l’entreprise et dans mes projets. Son expérience est extraordinaire et c’est quelqu’un que j’admire énormément. »
Le Renault réunit ainsi deux histoires : celle d’un camion ayant longtemps travaillé dans l’Allier et celle d’une grande maison de transport de Brioude. Sa décoration devient un lien entre la mémoire personnelle de son propriétaire et un patrimoine professionnel partagé par toute une génération de conducteurs.
Sauvegarder plutôt que remplacer
Lorsque le propriétaire découvre pour la première fois le châssis et la cabine repeints, l’émotion dépasse largement la satisfaction de voir un beau camion.
Devant lui se trouve un véhicule que le temps, le travail et les éléments semblaient avoir condamné. Un camion qui avait reçu une bille de bois, dont le plancher était rongé et dont l’habitacle avait été abandonné aux animaux. Malgré tout, le V8 avait redémarré et une équipe avait accepté de reconstruire ce qui ne pouvait plus être remplacé. « Ce dont je suis le plus fier, ce n’est pas simplement d’avoir un beau camion. C’est d’avoir donné une seconde vie à un véhicule qui avait travaillé, souffert et possédait un vécu. »
Cette démarche donne tout son sens au projet. Le R420 ne devient pas un objet figé dans une collection. Il reste un témoin de la réalité du transport et des conditions dans lesquelles ces véhicules étaient utilisés quotidiennement.
Deux passages à Magny-Cours

Depuis la fin de sa restauration, le Renault ne travaille évidemment plus au quotidien. Il a néanmoins déjà été présenté à deux reprises à Magny-Cours. Sur place, il attire immédiatement les conducteurs qui ont connu cette génération de véhicules. Certains racontent leurs premiers kilomètres à son volant. D’autres se souviennent simplement du prestige qui entourait le R420 à la fin des années 1980.
La publicité des Transports Nicolas provoque elle aussi de nombreuses réactions. Dans le centre de la France, le nom rappelle une époque durant laquelle les ensembles de Brioude sillonnaient toute l’Europe. Pour le propriétaire, ces échanges donnent une nouvelle utilité au camion. Il ne transporte plus de céréales ni de bois, mais il transmet désormais des souvenirs.
Bientôt sur les routes et les cols mythiques ?
Les rassemblements statiques ne représentent qu’une première étape. La famille aimerait permettre au R420 de reprendre véritablement la route dans le cadre de sorties historiques. Le projet serait de participer à des balades consacrées aux véhicules anciens, d’emprunter des itinéraires emblématiques et peut-être de franchir certains cols mythiques. Une manière de replacer le camion dans son élément naturel et de lui faire revivre, le temps de quelques kilomètres, ce qui constituait autrefois son quotidien.
Cette perspective tient particulièrement à cœur au père du propriétaire. Lui qui connaissait le camion avant sa restauration pourrait ainsi en profiter autrement, loin des impératifs du transport professionnel. « Nous aimerions découvrir une autre facette des rassemblements. Pas seulement exposer le camion, mais effectuer des balades historiques, emprunter des routes ou des cols mythiques qu’il aurait pu parcourir tous les jours à son époque. »
Restaurer un ancien : la passion ne suffit pas toujours

Fort de cette expérience, le propriétaire ne cherche pas à minimiser les difficultés d’une restauration. La passion constitue évidemment le point de départ. Disposer de compétences en mécanique ou en carrosserie permet également de réaliser soi-même une partie du travail. Mais les coûts peuvent rapidement devenir considérables.
Les pièces sont rares et chères. La peinture, la main-d’œuvre et la mécanique représentent des budgets importants. Même lorsqu’un camion ne doit parcourir que quelques centaines de kilomètres par an, il est impossible de négliger son état mécanique. « Il faut quand même qu’il soit suffisamment fiable pour rejoindre une exposition sans fumer ni perdre de l’huile partout. »
Le temps constitue l’autre difficulté. Rechercher les pièces, trouver les bons professionnels et suivre chaque étape peut demander plusieurs mois, voire plusieurs années. Les idées de futurs projets ne manquent pourtant pas. « Des restaurations, j’en ai plein la tête. Ce n’est pas l’envie qui manque. Ce sont surtout le budget et le temps ! »
Le savoir-faire de chez nous

Au-delà du résultat, cette restauration est aussi une vitrine pour les femmes et les hommes qui l’ont rendue possible. Le propriétaire tient notamment à mettre en avant le travail réalisé par Faurie Renault Trucks Moulins. Rémy, Tiago, les carrossiers, les peintres et les mécaniciens ont accepté de sortir des opérations habituelles pour redonner vie à un véhicule dont les pièces et les méthodes de réparation ne figurent plus dans les procédures modernes.
Robin a, de son côté, reconstitué un intérieur complet en respectant l’esprit et les coloris de l’époque. Tous ont apporté leurs compétences, mais également leur passion. « Je suis fier de montrer le savoir-faire de Renault Trucks Moulins, le savoir-faire de chez nous. Nous ne sommes pas obligés d’aller en Hollande pour obtenir des restaurations de qualité réalisées par des personnes passionnées. »
Sorti d’un champ après plusieurs années de silence, le Renault R420 V8 peut désormais raconter son histoire à une nouvelle génération. Celle d’un camion de 1989 qui a transporté des céréales et du bois, souffert dans les forêts, puis attendu que quelqu’un décide qu’il méritait mieux que l’oubli.
Aujourd’hui, il porte fièrement les couleurs des Transports Nicolas et continue de faire vivre la mémoire du transport dans l’Allier. Plus qu’une restauration, il est devenu un trait d’union entre un père et son fils, entre les professionnels d’hier et ceux d’aujourd’hui, et entre les kilomètres autrefois parcourus et ceux qui restent encore à inventer.
Texte et photos : AP Trade Vision
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