1 200 bornes à travers l'Outback
Nous voici ainsi plongé dans la vie de Brinley Lewis. Routier australien depuis 34 ans, dont 20 aux commandes de ces gros Road Train. Si le mec touche un beau salaire à 6 chiffres, croyez-moi ce n’est pas un hasard. Avec ses journées XXL au volant de son géant de la route, il évite aussi bien le bétail qui traine le long des routes que la moindre erreur qui pourrait transformer le convoi en un vrai feu d’artifice.
La nuit est encore bien noire lorsque j’embarque dans la cabine du Volvo de Brinley. Nous voici parti pour une traversée de l’Outback. Départ de Perth, cap au nord vers Newman, une ville minière paumée au milieu de nulle part.
Avant même de monter dans son FH16 flambant neuf, un gars de chez Volvo nous rappelle : notre chargement, c’est du nitrate d’ammonium. En gros, mal géré, ça explose façon grand spectacle. Autant dire qu'on serre un peu les fesses, même si Lewis, avec ses années sans le moindre pépin, inspire confiance.
Dans sa cabine XXL, c’est confort total. Ce FH16, ce n’est pas n’importe quel camion : 780 chevaux sous le capot, le tout dernier moteur 17 litres, le premier modèle de ce genre homologué pour l’Australie. Et vu la taille et le poids du convoi, on n’en a pas trop.
Le convoi est train, un « C-train » qui totalise 36,5 mètres de long. Ça passe encore en ville, mais une fois sortis de Perth, c’est parti pour l’autoroute du désert. Lewis rigole : « Je pourrais même rajouter une quatrième remorque, ça suivrait sans souci. »
Sur la route
Lewis roule selon les règles de l’Australie-Occidentale : jusqu’à 17 heures de conduite par jour, à condition de s’arrêter 30 minutes toutes les 5 heures. Il peut tenir ce rythme 12 jours d’affilée avant deux jours de repos obligatoires.
Tout est noté à l’ancienne dans son carnet. Pas d’ordinateur de bord obligatoire ici, mais pas question de jouer avec la sécurité. Si la fatigue pointe, il s’arrête. Et en cas d'assoupissement, son siège vibre : Volvo a ajouté un détecteur de somnolence maison.
En quittant Perth, on affronte vite quelques belles montées. À Bindoon Hill notamment, même le Volvo doit cravacher : 26 km/h en sixième pour avaler la montée. « Avec mon ancien FH de 600 ch, ici je ne dépassais pas 19 km/h », sourit Lewis. Pas de honte, même pour un vieux briscard.
La route, ce n'est pas un circuit de Formule 1
Sur la Great Northern Highway, le trafic est calme mais piégeux : un pick-up avec caravane qui rame, un quad-train gigantesque en approche, une vache qui traverse sans prévenir... Chaque situation demande anticipation et sang-froid.
Lewis peste gentiment contre les retraités en 4x4 qui encombrent la route en hiver. Ici comme ailleurs, il faut savoir partager la route avec tout ce qui roule.
En chemin, à Wubin, Lewis explique comment, normalement, il ajoute une quatrième remorque pour pousser son convoi à 53,5 mètres et 147 tonnes. Aujourd'hui, on reste léger, mais il partage ses astuces pour faire marcher un attelage pareil... et surtout pour le reculer (ce qui devient une discipline de haut niveau avec trois ou quatre remorques).
Pause bien méritée
Après 450 km, l’heure du casse-croûte sonne. Direction Paynes Find, une station routière typique. Sandwich bacon-œuf et café noir pour moi, fruits et noix pour Lewis, qui surveille sa ligne – "Faut pas finir comme un pneu surchauffé", rigole-t-il.
Son camion est équipé d'un frigo, congélo, micro-ondes et friteuse à air. "Si tu manges de la junk toute la route, tu exploses en volume aussi vite qu’un pneu en plein désert", plaisante-t-il.
Ah, et l’alcool ? Zéro, stricte interdiction avec des matières dangereuses. À chaque entrée de mine, alcootest obligatoire.
Surveiller le camion comme le lait sur le feu
Lewis fait son petit tour de camion : il tape sur chacun des 58 pneus avec son démonte-pneu, écoute les sons, vérifie la température des moyeux au thermomètre laser. Mieux vaut prévenir qu’exploser un essieu à 50 °C au milieu de nulle part.
Même dans l'isolement, les routiers restent connectés : CB sur fréquence 40, téléphone satellite en secours.
Et la solidarité est forte : crevaison, accident, besoin d’aide ? Un appel radio suffit souvent pour trouver une bonne âme.
La nuit tombe
À la nuit tombée, place au cow-cam, une caméra infrarouge à 10 000 dollars pour détecter les vaches sur la route. Investissement indispensable vu le prix des réparations après un choc (parfois 80 000 dollars de dégâts).
Le FH16 carbure sans broncher malgré la chaleur. Avec une conso autour de 100 litres aux 100 km, Lewis se marre quand on parle de camions électriques pour remplacer ce genre d’engins : « Faudrait des batteries grosses comme la remorque. »
La philosophie du métier
Lewis ne regarde pas "Outback Truckers". « C’est bon pour le spectacle, mais la vraie vie, ce n’est pas des courses de cowboys. Ici, tu es sérieux ou tu te plantes », tranche-t-il.
Il vante aussi les qualités des camions européens modernes, bien plus faciles et agréables à conduire que les vieux monstres américains. Et aujourd'hui, avec la pénurie de chauffeurs, la facilité de prise en main est un vrai atout.
Son conseil aux jeunes ? « Ici, tu viens pour bosser. Tu fais tes heures, tu dors, tu repars. Si tu cherches la vie sociale, va ailleurs. »
Fin de journée
Après près de 600 km, on atteint Cue pour refaire le plein, puis on trace vers Newman. La température extérieure flirte avec les 46 degrés mais la clim’ tient le choc. Sur la fin, un veau traverse, une vache morte bloque la route… Ici, ralentir est souvent la seule solution. Pas question de tenter un écart brutal avec 113 tonnes derrière soi. À Newman, Lewis nous dépose au camp minier. Lui dormira dans son camion avant de filer à l’aube vider son chargement.
Demain, il remet ça. Parce que pour lui, ce n'est pas juste un boulot : c'est un mode de vie.
Et franchement, quand tu l’écoutes, tu comprends que c’est une passion qu’aucune autre route ne pourrait remplacer.
Texte : Will Shiers adaptation française Fabien Calvet
Photos : GAVIN BLUE
A savoir :
Bien que les accidents impliquant des camions transportant du nitrate d’ammonium soient rares, lorsqu’ils surviennent, les conséquences peuvent être dévastatrices. Si ce produit chimique est stable dans des conditions normales, une exposition à une chaleur extrême ou un choc peut déclencher une réaction violente.
La démonstration la plus frappante eut lieu en 2014, à Angellala Creek, près de Charleville dans le Queensland, lorsqu’un camion transportant 56 tonnes de nitrate d’ammonium a quitté la Mitchell Highway avant de s’écraser.
Le véhicule a pris feu et, alors que les équipes de secours intervenaient, la situation a tourné à la catastrophe. Sans prévenir, le nitrate d’ammonium a explosé dans une déflagration massive, projetant une onde de choc à travers l’Outback. L’explosion a laissé un cratère de 30 mètres de large sur la route, détruit deux ponts et a été ressentie jusqu’à 30 km de distance. Parmi les blessés figuraient des pompiers et des policiers arrivés en urgence, mais malgré la puissance phénoménale de l’explosion, aucun décès n’a été déploré.
Carnet de route : Australie
« Tout le monde peut faire avancer un camion, mais il faut des années pour maîtriser la marche arrière. Deux remorques, c’est facile, trois je peux reculer un peu, mais quatre c’est impossible. »
Passer son permis ne fait pas de vous un bon conducteur. La dernière remorque peut bouger énormément, et c’est vraiment intimidant quand on débute.
— Brinley Lewis, chauffeur routier chez Cropline Haulage
A savoir :
À environ 300 km au nord-est de Perth, nous arrivons à Wubin, une petite ville de seulement 90 habitants, nichée au cœur de la ceinture céréalière d’Australie-Occidentale.
Carnet de route : Australie
« Il y a tellement d’espace ici, et une fois les rideaux tirés, c’est comme une chambre d’hôtel. Je dors mieux ici que chez moi. »
N’importe qui peut prendre un 4x4 et accrocher une remorque derrière. Mais en juin et juillet, c’est terrible par ici, quand les retraités partent vers le nord pour courir après le soleil.
— Brinley Lewis, chauffeur routier, Cropline Haulage
Carnet de route : Australie
« Si nous devions accrocher une quatrième remorque en route, elle suivrait aussi bien », explique Lewis alors que nous quittons la zone industrielle pour plonger dans les bouchons du matin.
A savoir :
- Lewis est autorisé à conduire jusqu’à 17 heures par jour, à condition de prendre une pause de 30 minutes toutes les cinq heures de conduite.
- Nous transportons environ 100 tonnes de nitrate d’ammonium à destination des mines de fer. Un produit explosif… surtout lorsqu’il est mélangé à du diesel.
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