Essai Sany électrique : le béton passe au zéro émission
C’est justement au volant d’un 8x4 malaxeur à béton que je découvre aujourd’hui cette nouvelle proposition, bien différente de ce que nous avons l’habitude de voir. Place à un essai vérité, sans filtre et sur le terrain, avec un camion en exploitation réelle chez Bétons Garrouste, pilier du secteur dans la région toulousaine.
Une toupie branchée toute la nuit
Le Sany, vous l’avez peut-être déjà croisé sur nos routes car il y en a maintenant quelques-uns en exploitation dans l’hexagone ou bien encore l’avez-vous aperçu en Guest star lors des 24h camions au Mans. Cette fois, pas de podium ni de projecteurs : il s’agit de le faire bosser. Avant le départ, passage obligé par la borne de charge. Le véhicule est resté branché toute la nuit sur un chargeur Hélios 40 kW (Sany laisse la liberté d’opter pour le système souhaité par le client).
Avec 350 kWh de capacité batterie, nous ne sommes pas dans la catégorie poids-lourd longue distance (plus de 600 kWh sur un eActros 600), mais plutôt sur un usage adapté à la livraison urbaine et périurbaine. En charge lente nocturne sur l’installation électrique classique du dépôt (380 vols et prise 63 ampères), pas besoin d’installation spécifique et le camion repart à 100% chaque matin. De quoi assurer la tournée du jour sans stress… du moins sur le papier.
Rustique mais fonctionnel
Dès l’ouverture de la porte, le ton est donné : ambiance chantier plutôt rustique. Plastiques durs, commandes mécaniques, finitions simples. Pas de superflu, mais une conception pensée pour résister à la poussière, aux coups de bottes et aux nettoyages fréquents.
En revanche, le contraste est saisissant lorsqu’on met le contact : interface Android, écrans numériques, Apple CarPlay… Le modernisme est bien là, malgré une intégration encore artisanale de certains éléments, comme la commande de boîte qui semble avoir été ajoutée après coup.
La cabine est correcte en volume, même si la couchette tient plus du rangement que d’un véritable espace de repos. Mais à ce niveau de prix, il faut garder les pieds sur terre : nous ne sommes pas sur un tracteur grand routier, mais sur un véhicule utilitaire spécialisé. Et pour le coup, le positionnement tarifaire du Sany pourrait bien faire réfléchir plus d’un exploitant car les tarifs affichés sont bien inférieurs à ceux de la concurrence.
Démarrage simple, conduite intuitive
Pas besoin d’être ingénieur pour démarrer : clé de contact, pédale de frein, voyant Ready allumé, et le camion est prêt. Un levier pour choisir entre automatique ou séquentiel, on appuie sur l’accélérateur et ça part.
La première sensation est surprenante par son silence. La transmission à six rapports est légèrement brutale en ville, avec des passages de vitesses perceptibles, mais sur la rocade toulousaine, tout se passe en douceur. Nous ne sommes clairement pas avec un camion européen où tout est aseptisé au maximum.
Sous le plancher, le moteur électrique de 250 kW (340 ch.) fait le travail. Soyons clairs, je ne suis pas collé au siège mais ce n’est pas non plus ce que nous demandons à un tel produit, cette puissance est suffisante pour déplacer 33 tonnes sans souffrir (+1 tonne autorisée sur le porteur électrique). L’empattement plus long que nos standards français demande un peu d’anticipation dans les ruelles, mais rien d’insurmontable.
Le test grandeur nature
Chargé à 33 tonnes avec 7,5 m³ de béton, je vais enchaîner plusieurs livraisons dans Toulouse au volant de mon Sany. Dès les premiers kilomètres, la différence avec un diesel saute aux oreilles : le silence total comme sur tous les camions électriques. Ici plus de ralenti, plus de régime moteur qui hurle pour actionner la toupie. Lors du déchargement, seule la rotation de la boule s’entend. Ce calme étonne les ouvriers. “T’as coupé le moteur ?“ lance l’un d’eux, incrédule. Non, tout fonctionne, simplement sans combustion, juste à l’électricité. La pompe hydraulique qui entraîne la toupie est alimentée par un moteur électrique secondaire, autonome et silencieux. En ville, c’est un vrai confort, autant pour le chauffeur que pour le voisinage.
Autonomie : l’équation du jour
C’est la question que tout le monde se pose : combien de kilomètres peut-on faire avec une toupie électrique ? Sany annonce environ 200 à 250 km d’autonomie. Dans la réalité, tout dépend de l’usage : charge, relief, arrêts, durée de brassage du béton… Sur notre essai, après deux tournées, il restait 50% de batterie, ce qui permettait d’envisager un troisième tour sans stress.
Mais la prudence reste de mise. Un quatrième voyage aurait été risqué sans point de charge disponible sur la route. En effet, le camion utilise une prise CCS2, compatible avec les bornes rapides, mais ces installations restent rares pour les poids-lourds voire parfois même inexistantes ! Aujourd’hui pas de bla-bla, vous ne pouvez pas travailler de la même façon qu’avec un camion diesel, il y a bel et bien nécessité pour les exploitants d’organiser leurs tournées et recharges avec rigueur.
C’est une nouvelle logistique à inventer : planifier les chantiers en fonction de la proximité des centrales à béton et des temps de charge. Ce n’est pas infaisable, mais cela suppose un changement d’habitudes surtout que ce type de camion va bien évidement augmenter avec les nouvelles offres des constructeurs.
Une technologie simple mais bien pensée
Les batteries, de technologie LFP (Lithium Fer Phosphate), proviennent du fabricant CATL, un des plus prédominants au monde. Avantage : elles supportent sans problème les charges à 100% quotidiennes et affichent une durée de vie garantie jusqu’à 80% de capacité sur 7 à 8 ans.
Particularité de ce Sany de première génération : les packs sont installés à l’arrière de la cabine, et non dans les longerons. C’est ce qui explique l’empattement rallongé. Cette configuration assure un bon équilibre des masses, même si elle pénalise un peu la maniabilité.
Côté récupération d’énergie, le système « one-pedal » est bien présent, avec six niveaux de régénération réglables depuis le commodo. En pratique, en circulation urbaine, on peut se passer presque totalement de la pédale de frein. Entre deux ronds-points, on relâche l’accélérateur, le camion ralentit et recharge. Simple et efficace.
Sur la route : du rustique à la chinoise
Soyons honnêtes : ce n’est pas un camion de luxe. La suspension mécanique se rappelle vite à vous, surtout à vide. Sur chaussée dégradée, ça tape. Le confort reste en retrait face aux standards européens. Mais l’ensemble reste cohérent avec la vocation du véhicule et surtout avec le prix affiché par le constructeur Chinois.
Sur la rocade, le Sany se montre stable, sûr, et étonnamment vif en reprise. L’accélération électrique, immédiate, compense le manque de souplesse du châssis. À chaque appui sur la pédale, la réponse est franche. Ce caractère « on/off » amuse, mais rappelle aussi qu’il faut surveiller sa consommation sous peine de réduire son rayon d’action.
L’expérience d’un jour… et les perspectives
En fin de journée, après trois rotations et près de 120 kilomètres, le verdict est tombé : le Sany a tenu son rang. Certes, il est plus raide, plus simple et moins raffiné que ses homologues européens, mais il a accompli la mission sans faiblir.
Si au départ je dois avouer avoir été un poil sceptique, je dois reconnaitre que le camion a fait le boulot. Le silence, l’absence d’odeur, la réactivité immédiate : autant de points positifs qui rendent la conduite peut-être moins fatigante. Néanmoins, il n’en demeure pas moins que ce produit demande clairement à murir pour arriver au niveau de la concurrence car le confort, l’ergonomie et quelques détails d’assemblage sont encore à améliorer. Quoi qu’il en soit cet essai grandeur nature, est une preuve de sérieux de la part du constructeur chinois et d’ici quelques semaines nous vous présenterons la nouvelle version de ce 8x4 BEV et vous allez voir que nos copains de l’empire du soleil levant ne tardent pas à corriger les erreurs pour proposer un camion de plus en plus Européen.
Conclusion : le signal d’une nouvelle ère
Ce Sany 8x4 électrique n’est pas parfait. Il est rustique, un peu ferme, et son autonomie ne conviendra pas à tous les usages. Mais il prouve qu’un camion de chantier zéro émission, ce n’est plus de la science-fiction.
Et surtout, il ouvre la porte à une concurrence nouvelle. Longtemps chasse gardée des constructeurs européens, le marché du camion électrique voit débarquer des acteurs ambitieux, capables de bousculer les prix et les habitudes.
Les Chinois avancent vite, très vite. Ils ne cherchent pas encore à séduire le chauffeur, mais ils savent faire du matériel qui travaille. Et au bout du compte, c’est bien ce qu’on demande à un camion.
Le béton a coulé, les livraisons ont été faites, et le Sany a rempli sa mission.